Pour ou contre le nourrissage des oiseaux en hiver ?

Nourrir les oiseaux sauvages en hiver est devenue une pratique courante.  Mais les oiseaux en ont-ils vraiment besoin ?

Un (faux) argument pour : il faut aider les oiseaux !

« Aidez-les à passer l’hiver » est un slogan apparemment efficace pour vendre mangeoires, paquets de graines et autres boules de graisse destinés aux oiseaux sauvages. Bien souvent, et même au-delà des animaleries, on entend dire que les oiseaux auraient besoin d’aide pour se nourrir, tout du moins en plein hiver lorsqu’il neige ou qu’il gèle… Mais dans ce cas, comment les oiseaux ont-ils subsisté à tant d’hiver rigoureux avant l’avènement, dans les années 1980 / 1990, du nourrissage massif ? Et comment subsistent les nombreuses espèces présentes dans nos régions en hiver et qui ne fréquentent pas ou quasiment pas les mangeoires : Pipit farlouse, Tarier pâtre, Grimpereau des jardins, Bergeronnette grise, Mésange à longue queue, Alouette des champs, etc. ? Il semble évident que les oiseaux ont les ressources nécessaires pour survivre à l’hiver, notamment en se déplaçant à petite ou grande échelle. Et si la mortalité est élevée en hiver, cela ne fait-il pas partie du modèle démographique de ces petits passereaux qui ont une stratégie de type r, à savoir une fécondité élevée et une maturité sexuelle précoce en contrepartie d’une durée de vie courte ?

En résumé, on ne peut pas sérieusement penser que la survie des populations d’oiseaux dépende du nourrissage, même si, localement, certains individus de certaines espèces peuvent être « sauvés » par cet apport. Pour preuve : l’effondrement des populations de Chardonneret élégant et de Verdier d’Europe au cours des 20 dernières années, espèces granivores qui fréquentent pourtant assidument les mangeoires. La cause du déclin de ces espèces est donc à chercher ailleurs !

 

Le Chardonneret élégant : les tonnes de graines de tournesol distribuées chaque année dans les mangeoires ne semblent nullement enrayer son spectaculaire déclin !

Un (faux) argument contre : on les habitue à dépendre de l’Homme

Un argument parfois avancé contre la pratique du nourrissage est le suivant : les oiseaux nourris en hiver deviendraient dépendants de l’Homme. L’arrêt du nourrissage, surtout de manière brusque, serait donc dangereux. Cet argument part d’une bonne intuition : celle de laisser faire la nature, autant que possible, sans intervenir. Pour autant, peut-on dire que les oiseaux nourris par l’Homme seraient mis en danger du fait de leur dépendance ? Tout d’abord, remarquons que l’Homme « nourrit » les oiseaux de bien d’autres façons : labours (mouettes et goélands), vergers (grives, merles), étangs de pêche (cormorans et hérons), décharges (vautours, milans et laridés), bâteaux de pêche (oiseaux marins), fermes et silos à grains (pigeons et petits granivores), trafic routier générant des cadavres de mammifères (rapaces), etc. La « dépendance » – partielle – des oiseaux à l’Homme n’est donc pas apparue avec le nourrissage hivernal. Et toute activité humaine peut s’interrompre brutalement, privant les oiseaux d’une source de nourriture. Même si les oiseaux s’habituent à un poste de nourrissage, ils sont, par nature, voués au nomadisme durant la période inter-nuptiale. A ce propos, la distinction entre « migrateurs » et « sédentaire » ne reflète pas exactement la réalité : si certaines espèces accomplissent des migrations d’un continent à l’autre, beaucoup de populations d’oiseaux se déplacent sur de plus faibles distances, par exemple pour gagner les régions littorales en cas de coup de froid et ainsi trouver de quoi se nourrir.

En savoir plus : les oiseaux utilisent-ils des couloirs de migration ?

Rappelons par ailleurs que la réelle dépendance à l’Homme, connue sous le nom d’imprégnation, ne concerne que des oiseaux ayant été nourris et soignés par un humain dès leur sortie de l’œuf et n’ayant pas connu leurs vrais parents. En revanche, un oiseau ayant vécu un certain temps en captivité peut, dans certains cas, retrouver son autonomie dans la nature. Pour preuve : les nombreuses espèces échappées de captivité, aujourd’hui bien installées dans nos pays.

Mésange bleue et Mésange charbonnière à la mangeoire

 

Un vrai argument contre : arrêtons la surconsommation !

Pratiqué par la moitié des ménages américains, le nourrissage des oiseaux représenterait aux États-Unis un marché de trois milliards de dollars annuel ! En Europe aussi, des centaines de tonnes de nourriture sont achetées et distribuées chaque année. Les quantités utilisées par certains – plusieurs kilos par jour ! – paraissent démesurées. Comment concilier la protection de la nature, qui nécessite un peu de sobriété, avec l’achat massif de produits hautement dispensables ? Ce n’est pas en distribuant plus de graines que l’on va améliorer la situation des oiseaux (voir plus haut) mais plutôt en utilisant moins de pesticides et en entretenant de manière moins drastique notre jardin.

 

Un vrai argument pour : apprendre à observer

Pinson du Nord

L’observation des oiseaux à la mangeoire réserve parfois des surprises : ici un Pinson du Nord, espèce plutôt rare en Bretagne !

Reste qu’un poste de nourrissage est un très bon outil pour apprendre à reconnaître les oiseaux, ou pour le simple plaisir de la contemplation. Même en ville, il est souvent possible d’attirer ainsi, près de sa fenêtre, cinq à dix espèces d’oiseaux. L’hiver peut ainsi être l’occasion d’initier ses enfants à l’observation des oiseaux. Beaucoup de passionnés ont débuté ainsi !

Une bonne alternative à l’achat massif de nourriture pour oiseaux consiste à planter dans son jardin des espèces végétales qui leur procurent de la nourriture comme les pommiers, la phacélie ou le tournesol. Plus simplement encore, on peut laisser pousser des « mauvaises herbes » comme la Capselle (Capsella bursa-pastoris), la Renouée des oiseaux (Polygonum aviculare), le Mouron des oiseaux (Stellaria media), ou encore le Séneçon commun (Senecio vulgaris), très appréciées des oiseaux granivores. En plus d’observer les oiseaux, on apprendra ainsi à reconnaître les plantes dont ils se nourrissent !

 

 

Photos : Charles Sharp (Chardonneret élégant) , Émilien Barussaud (oiseaux à la mangeoire)

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