Zones humides, habitats d’espèces : les limites de la cartographie automatique

Les données disponibles pour évaluer la sensibilité écologique d’un site sont de plus en plus nombreuses. Parmi les bases de données qu’un bureau d’études peut consulter en amont du travail de terrain figurent des cartographies interactives portant sur différents thèmes. Nous évoquerons dans cet article le portail SIG Réseau Zones Humides et la cartographie des habitats des mammifères de Bretagne, réalisée par le GMB.

Ces deux cartographies couvrent des très vastes superficies : l’ensemble du territoire français pour le Réseau « Zones humides » et l’ensemble de la Bretagne pour la cartographie réalisée par le GMB. Pas question donc pour les auteurs de réaliser une cartographie « manuelle » : d’une part le travail serait trop fastidieux, d’autre part, beaucoup de régions géographiques sont dépourvues de données suffisamment récentes et abondantes. Il faut donc procéder par extrapolation à partir des données disponibles. Les couches que l’on peut consulter sur ces deux portails ont donc été générées de manière semi-automatique, à partir de données de terrain (descriptions de sols, données de présence d’espèces…) et de couches géo-référencées pré-existantes (grands types de végétation, altitude, cours d’eau, géologie…).

Une cartographie du potentiel et non de la réalité

Dans nos deux exemples, les auteurs reconnaissent que les cartes produites constituent des « informations de potentialités […] et non des mesures avérées sur le terrain« . Ils indiquent aussi que ces données cartographiques peuvent s’avérer « localement imparfaites ou erronées » (GMB). Ainsi le SIG Réseau Zones humides présente des couches de « probabilité de zones humides » dont la fiabilité a été évaluée : sur une échelle de 0 (nul) à 1 (parfait). La version 2014 obtient un score de 0,59 et celle de 2023 un score de 0,65 (source : notice « Cartographie nationale des zones humides : informations clés« ). Si cette évaluation a le mérite de l’honnêteté, ces résultats sont peu rassurants. Par exemple, que conclure à propos d’une zone où la probabilité de zone humide est chiffrée à 50 % avec une qualité de 0,65 sur 1 ? Pas grand chose.

Des erreurs trop nombreuses

Concernant la cartographie des habitats des mammifères, les résultats sont d’ailleurs bien souvent surprenants :

  • des plans d’eau en plein cœur de la ville de Nantes, voire même des secteurs totalement dépourvus de réseau hydrographique sont considérés comme des « cœurs d’habitat » pour la Loutre d’Europe
  • les « cœurs d’habitat » de cette espèce sont souvent de minuscules fragments sans continuité entre eux (autour de Guérande, Moréac, Béganne, etc.) alors que la Loutre a besoin de vastes territoires continus. Dans ce cas, un simple « filtrage » des éléments de trop petites dimensions aurait pu être réalisé sous SIG.
  • on trouve de même des « cœurs d’habitat » du Campagnol amphibie en pleine ville ou dans des zones pavillonnaires dépourvues de milieux favorables (Guérande, Muzillac, Férel, Vannes, etc.)
  • les habitats des chauves-souris ne sont pas moins surprenants ; on découvre ainsi que la grande plage de Damgan, adossée à une route et à des immeubles, constituerait l’habitat du Grand Rhinolophe ; ou encore que le bourg de Muzillac et ses lotissements constituent un habitat de prédilection pour la Sérotine commune, davantage que la campagne environnante
  • le Lapin de garenne quant à lui se voit attribuer de nombreux habitats aquatiques !
  • enfin, l’Écureuil roux, espèce forestière, a par exemple pour habitats des centre bourgs et le cours de la Vilaine !

De toute évidence, l’exercice est pour l’instant trop difficile pour obtenir des résultats corrects.

Extrait de la carte « cœurs d’habitats » de l’Écureuil roux : la Vilaine et le bourg d’Arzal apparaissent comme « cœurs d’habitats » de l’espèce. En revanche, les boisements, habitats typiques de l’espèce, sont largement oubliés…

Concernant les zones humides, il nous est arrivé à plusieurs reprises de découvrir sur le terrain des zones humides évidentes – tant sur critère pédologique que botanique – qui pourtant n’étaient pas du tout mentionnées comme telles dans la cartographie des potentialités. C’est souvent le cas dans les secteurs où le relief est peu marqué. A l’inverse, certaines infrastructures ayant nécessité des opérations de déblais / remblais (routes, voies ferrées) « créent » artificiellement des zones humides potentielles… qui n’existent pas dans la réalité. Sans doute la modélisation automatique est-elle trop liée aux données de relief. L’utilisation de l’imagerie satellite, avec par exemple l’indice NDMI (évaluation de la teneur en eau des végétaux en utilisant le Proche Infra-Rouge), permettrait peut-être d’améliorer le modèle.

En conclusion, la cartographie automatique à échelle nationale ou régionale pose d’importants problèmes de fiabilité. Si les auteurs de ces couches SIG prennent bien soin d’indiquer les imperfections de leurs modèles, il faut surtout insister sur le fait que seule l’analyse in situ permet de tirer des conclusions. Il est sans doute illusoire de vouloir réaliser à l’heure actuelle de telles cartes par intelligence artificielle et par des modélisations de données, aussi sophistiquées soient-elles.

0 réponses

Laisser un commentaire

Rejoindre la discussion?
N’hésitez pas à contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *