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Sentier de randonnée : comment prendre en compte le dérangement des oiseaux ?

Lors de la création d’un sentier de randonnée, ou plus généralement de l’ouverture au public d’un site naturel, se pose la question du dérangement de la faune, en particulier des oiseaux. Le dérangement des oiseaux a été largement étudié au cours des dernières décennies, surtout sur le littoral. C’est un phénomène complexe qui fait intervenir de nombreux facteurs. En voici un rapide tour d’horizon.

Comment mesurer le dérangement ?

Il est difficile de dire précisément à quel moment un oiseau – ou un groupe d’oiseaux – se trouve dérangé. Lorsqu’il cesse son activité pour observer la source de dérangement ? Lorsqu’il pousse des cris d’alarme ? Lorsqu’il se déplace ? Lorsqu’il quitte définitivement le site ? Le plus souvent, la mesure la plus simple à réaliser est celle de la distance d’envol, ou distance de fuite. C’est la distance, mesurable avec un télémètre, entre la source de dérangement (un promeneur, par exemple) et l’oiseau au moment où ce dernier s’envole. Cet type de mesure a été réalisé sur de nombreux sites, en particulier sur le littoral, milieu qui se prête bien à ce genre d’exercice et où le dérangement des oiseaux est fréquent.

 

De multiples facteurs influencent la réaction des oiseaux

Tournepierres à collier

Tournepierres à collier

De manière générale, on remarque que les espèces de grande taille ont une distance de fuite plus élevée et sont donc a priori plus sensibles au dérangement par des promeneurs.

Tout promeneur a déjà remarqué, par exemple, que le Rouge-gorge, les Roitelets ou les Mésanges peuvent se tenir à proximité d’un homme et continuer à s’alimenter tandis qu’une Buse variable ou un Héron cendré ne se laisse guère approcher à moins de 50 ou 100 mètres.

Cette « règle » explique en partie pourquoi les oiseaux qui peuplent les villes ou les jardins sont très majoritairement de petits passereaux tandis que les espèces les plus grandes – plus visibles et moins rapides à fuir – se cantonnent dans des milieux où l’Homme est peu présent : montagne pour les grands rapaces (Aigles, Vautours, Gypaète…), zones humides pour les grands échassiers, etc.

Il y a bien évidemment de nombreuses exceptions à cette règle (Cigognes blanches ou Goélands nichant en milieu urbain par exemple) car d’autres facteurs que la taille entrent en compte. Parmi ces derniers, citons le statut des espèces (chassables ou protégées), la période de l’année (en lien avec les réserves énergétiques dont les oiseaux disposent), la source de dérangement (promeneur, pêcheurs à pieds, sports nautiques, chiens, etc.), la taille du groupe d’oiseaux, etc.

 

Le dérangement sur le littoral : un sujet très étudié

Le tableau ci-dessous présente une synthèse des distances de fuite moyennes calculées sur 5 sites, en France et aux Pays-Bas. On constate que les distances moyennes de fuite sont généralement comprises entre 50 et 150 mètres pour la vingtaine d’espèces étudiées. Notons toutefois que ces valeurs moyennes sont loin d’être des constantes : les écarts-types associés représentent généralement 30 à 50 % de la moyenne.

Tableau de synthèse des distances de fuite moyennes pour les oiseaux d’eau européens (Compilation B.E.T 2017)

Certaines espèces comme le Courlis cendré et le Tadorne de Belon semblent particulièrement farouches, contrairement au Bécasseau variable qui, par ailleurs, est de bien plus petite taille. Mais le tableau montre avant tout une grande variabilité, d’une espèce à l’autre et d’un site à l’autre.

 

En période de nidification

D’autres études, plus rares, portent sur les oiseaux au moment de la nidification. Ainsi Ruddock et Whitfield (2007) établissent un tableau descriptif des distances de dérangement à dires d’experts pour 25 espèces. Ils distinguent la distance d’alerte (« alert distance » or « static » disturbance distance) et la distance de fuite (« flight initiation distance » or « active » disturbance distance).

On apprend ainsi que chez le Busard Saint-Martin et le Busard des roseaux, la distance médiane de fuite de l’oiseau lorsqu’il couve ses œufs est de seulement 30 mètres (pour les deux espèces) mais que la distance d’alerte est respectivement de 310 et 215 mètres. En d’autres termes, si le Busard n’abandonne le nid qu’au dernier moment, il est mis en alerte bien avant par la présence d’un promeneur, même lointain.

Notons également que la distance de fuite peut être encore plus faible pour certaines espèces : la distance d’envol médiane est par exemple de 5 mètres pour le Hibou des marais, le Hibou moyen-duc, la Grive litorne ou la Mésange huppée.

A l’opposé, certaines espèces se montrent particulièrement farouches, telles que l’Aigle royal (alerte à 400 m, fuite à 225 m), le Pygargue à queue blanche (alerte à 510 m, fuite à 125 m), le Plongeon arctique (alerte à 400 m, fuite à 225 m) ou encore le Balbuzard pêcheur (alerte à 225 m, fuite à 175 m). On comprend que pour de telles espèces, une présence humaine récurrente peut facilement faire échouer la nidification.

 

En pratique, que faire lors de la création d’un sentier de randonnée ?

A la lecture de ces (nombreux) chiffres, on comprend aisément qu’il est difficile de définir a priori la distance à respecter entre un sentier de randonnée et une zone fréquentée par les oiseaux. On peut donc proposer la démarche suivante, en quatre étapes :

  1. un observateur parcourt le site plusieurs fois dans l’année reporte avec précision sur une image aérienne les points ou les zones présentant un enjeu particulier, à savoir : zones d’alimentation (vasières par exemple), reposoirs, colonies de nidification (échassiers, Hirondelle de rivage…), dortoirs, emplacement de nids de rapaces, etc.
  2. pour chaque zone à enjeux, appliquer une zone tampon correspondant à l’espèce (aux espèces) concernée(s) ; par exemple : 300 mètres pour une lande où niche le Busard Saint-Martin, 100 mètres pour des vasières où se nourrissent des Bécasseaux variables, 200 mètres dans le cas du Tadorne de Belon, etc. Ces valeurs seront recherchées dans l’abondante bibliographie disponible.
  3. réaliser ensuite sur l’image aérienne un premier tracé du chemin de randonnée qui évite, dans la mesure du possible, ces zones tampons
  4. puis l’observateur parcours ce tracé et observe la réaction des oiseaux ; si il constate un dérangement en tel ou tel point, le parcours est légèrement modifié puis testé à nouveau, et ainsi de suite par itérations jusqu’à trouver le tracé qui minimise les dérangements tout en prenant en compte les autres contraintes (foncier, sécurité, etc.)

 

Références biblio :

Triplet P., Méquin N. et Sueur F. 2007. Prise en compte de la distance d’envol en milieu littoral. Alauda 75 (3), 2007 : 237-242.

Le Corre N. 2009. Le dérangement de l’avifaune sur les sites naturels protégés de Bretagne : état des lieux, enjeux et réflexions autour d’un outil d’étude des interactions hommes/oiseaux. Diren Bretagne, Université de Bretagne Occidentale, Laboratoire Géomer, Bretagne-Vivante,
Réserve naturelle des marais de Séné, Brest : 41 p.

Smit C.J. & Visser G.J.M. 1993. Effects of disturbance on shore birds : a summary of existing knowledge from the Dutch Wadden Sea and Delta area. Wader Study Group Bull. 68: 6-19.

Ruddock M. & Whitfield D.P. 2007. A review of disturbance distances in selected bird species. A report from Natural Research (Projects) Ltd to Scottish Natural Heritage.

Images : Tournepierres à collier, jmt-29  / Autres : E. Barussaud

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