Sans Hommes, quelle biodiversité ?

Que deviendrait un vaste territoire que l’Homme abandonnerait totalement à la nature ? Comment évolueraient les milieux anthropisés que nous connaissons et quelles seraient les conséquences pour la faune et la flore ? Nous avons essayé d’imaginer ce que serait une nature sans Homme, dans l’ouest de la France.

Scénario

Dans l’ouest de la France, un vaste territoire – de la taille d’un département environ – est abandonné volontairement par l’Homme, dans le but d’en faire une sorte réserve naturelle intégrale. Il ne s’agit pas d’un « scénario catastrophe » où les centrales nucléaires explosent, les tigres s’échappent du zoo et où des milliers de carcasses de voitures se décomposent dans les rues. On imagine plutôt un départ des habitants, sans précipitation, en laissant en place les bâtiments préalablement vidés et les infrastructures. L’objectif est avant tout de voir comment évoluent nos écosystèmes en l’absence d’intervention humaine.

Nous faisons également l’hypothèse que les espèces gardent, dans l’avenir, les mêmes caractéristiques écologiques : habitats, alimentation, déplacements, relations avec les autres espèces… Nous n’anticipons pas d’éventuelles « adaptations » qui compliqueraient encore l’exercice.

De 0 à 10 ans…

Une jachère dans sa première phase de « reconquête » (Morbihan)

Les éléments du paysage qui évoluent le plus rapidement sont les grandes cultures (maïs, blé, prairies artificielles). Ces milieux, jusque là bloqués au premier stade de la dynamique de végétation au prix d’une énorme dépense d’énergie, se peuplent rapidement d’une abondante végétation rudérale et nitrophile. En l’absence d’herbicides et de labours, tout le cortège de la flore « adventice » se développe sur d’immenses surfaces. La biodiversité augmente fortement. Les oiseaux, notamment les granivores comme le Chardonneret élégant et la Linotte mélodieuse (aujourd’hui en régression), profitent largement de cette phase de jachère. Dans le même temps, les laridés (mouettes et goélands) perdent la possibilité de se nourrir sur les labours ; les Vanneaux huppés et Pluviers dorés cessent de passer l’hiver dans les grandes parcelles ouvertes et se concentrent sur les marais et le littoral. Ce stade de la dynamique, riche en espèces, dure quelques années. Petit à petit, les champs se ferment, avec la progression des Ronces, de l’Ajonc d’Europe, du Genêt à balais, puis de petits arbres : Saules, Bouleaux, Prunelliers, Aubépines… Ces nouveaux milieux, par ailleurs débarrassés des insecticides et des dérangements, accueillent en grand nombre des espèces comme le Tarier pâtre, la Fauvette grisette, l’Hypolaïs polyglotte, les reptiles et les petits mammifères.

voie ferrée

Voie ferrée abandonnée : un milieu idéal pour les reptiles (Loire-Atlantique)

Au niveau des milieux urbains et péri-urbains, l’absence d’entretien laisse davantage d’espace à la flore « urbaine » (Lierre, Lamier pourpre, Mélilot blanc, Séneçon commun, Cymbalaire des murs, Pariétaire de Judée…) et à la petite faune (passereaux, lézards, rongeurs, insectes…). Cependant, les milieux évoluent plus lentement du fait de l’imperméabilisation des sols. Les murs et grillages continuent de constituer des obstacles au déplacement des grands mammifères. Notons que les voies ferrées non entretenues deviennent rapidement des milieux très propices aux reptiles : Coronelle lisse, Vipère aspic, Lézard des murailles et Orvet fragile gagnent ainsi de vastes surfaces d’habitats. Enfin, les carrières délaissées sont colonisées par le Faucon pèlerin, le Faucon crécerelle, le Grand Corbeau (carrières de roches dures), l’Hirondelle de rivage (carrières de sable) et le Crapaud calamite (mares des fonds de carrière).

Dans les forêts, la dynamique est plus lente et les changements moins perceptibles sur le court terme. Les arbres vieillissent certes, mais la structure et la composition des peuplement forestiers évoluent peu.

Sur le littoral, l’absence de fréquentation touristique permet à des espèces nichant au sol de profiter de nouvelles zones de reproduction : le Gravelot à collier interrompu, le Petit Gravelot ou encore la Sterne naine… Les plages redeviennent des milieux naturels où la végétation halophile se développe : Soude commune, Betterave maritime, Arroche des sables, Pourpier de mer, Soude brûlée, etc. Des espèces devenues rares comme l’Euphorbe peplis (plages), la Corbeille d’or des sables ou la Linaire des sables (dunes) profitent également de ce changement. Sur les vasières et les prés salés les espèces sensibles au dérangement (limicoles, anatidés) peuvent désormais stationner sur des plus vastes superficies. Sans chasse et sans dérangements, la région devient une halte privilégiée pour les oiseaux migrateurs.

De 10 à 100 ans…

Les parcelles autrefois cultivées sont désormais majoritairement peuplées d’arbres et l’ancien parcellaire s’efface. Les chênes, châtaigniers et pins ont progressivement remplacé les arbustes et les arbres pionniers. Les espèces plus forestières comme l’Écureuil roux, le Pic épeiche ou l’Épervier d’Europe gagnent des habitats aux dépends des espèces recherchant des zones ensoleillées, herbeuses ou buissonnantes. De même, dans les friches urbaines et industrielles, la progression des arbres met un frein à la dynamique des populations de reptiles observée jusque là.

Les bâtiments abandonnés servent souvent de gîtes aux chauves-souris et aux rapaces

Dans les villes, le non-entretien des bâtiments offre d’innombrables gîtes aux chauves-souris, à l’Effraie des clochers, au Faucon crécerelle, au Martinet noir, à l’Hirondelle de fenêtre, au Rouge-queue noir, etc. Les plantes colonisent les routes et les rues et le minéral cède petit à petit la place au végétal.

Au bout de 100 ans, la plupart des mares et des petits étangs sont comblés, privant ainsi les batraciens de lieux de pontes. Grenouilles, crapauds et tritons se reportent sur les zones naturellement humides : fonds de vallons, zones de débordement des fleuves, marais, etc. Leur aire de répartition diminue mais, dans le même temps, l’absence de pesticides, une meilleure qualité de l’eau et l’arrêt de la circulation automobile auront permis un renforcement des populations…

 

De 100 à 1000 ans

Les bâtiments s’écroulent progressivement. Avec eux de nombreuses espèces devraient disparaître du territoire ou tout du moins devenir très rares. Le cas le plus évident est celui de l’Hirondelle de fenêtre et de l’Hirondelle rustique, qui ne construisent leurs nids que sur des bâtiments (maisons, granges, écuries…). Une grande partie des chauve-souris, notamment le Grand Rhinolophe, le Grand Murin ou les Pipistrelles, dépendent largement des bâtiments (granges, églises, maisons…) pour établir leurs gîtes d’hibernation et de mise bas. La Souris grise, le Choucas des tours ou le Lézard des murailles devraient également régresser. D’autres espèces perdront une partie de leurs sites de nidification avec la disparition des bâtiments, mais pourront subsister dans des habitats naturels : Faucon crécerelle, Faucon pèlerin, Fouine, Étourneau sansonnet…

En savoir plus sur les espèces anthropophiles

Prairie inondée (Loire-Atlantique)

Après quelques crues, les cours d’eau retrouvent un fonctionnement plus naturel, avec des berges instables, davantage de méandres et de zones de débordement. Les écosystèmes fluviaux dans leur ensemble se reconstituent : flore hygrophile, odonates, poissons, Couleuvre à collier, Martin-pêcheur, Gorgebleue à miroir, Loutre, Castor, etc. La superficie des zones humides augmente. Les batraciens et leurs prédateurs se multiplient.

Hêtraie (Morbihan)

Au bout de quelques centaines d’années, les écosystèmes forestiers devraient largement dominer, à l’exception de quelques secteurs soumis à des contraints fortes comme le littoral, certaines crêtes rocheuses et les zones très humides. Les pins – jadis favorisés par la sylviculture – laissent progressivement la place aux feuillus, dont la durée de vie est plus longue et la régénération meilleure : Chênes et Hêtres dominent les boisements.

Le cycle forestier naturel avec croissance, vieillissement, chablis et régénération permet, sur le long terme, le maintien d’un équilibre dynamique entre des milieux ouverts (clairières) et les milieux boisés. En tombant, les vieux arbres créent une micro-topographie, parfois de petites mares temporaires qui sont autant d’abris pour la petite faune. Les forêts, plus vastes, plus vieilles et sans dérangements abritent à nouveau une faune riche, dont quelques espèces qui étaient devenues rares, voire avaient disparues du territoire : Pouillot siffleur, Pic mar, Grimpereau des bois, Cigogne noire, Barbastelle d’Europe, Cerf élaphe et peut-être… Loup !

Conclusions

L’impact de l’Homme sur les écosystèmes est considérable. L’exercice que nous venons de réaliser – imaginer un territoire sans Hommes – montre à quel point la biodiversité que nous connaissons aujourd’hui serait différente sans activités humaines. Beaucoup d’espèces dépendent de l’Homme de manière plus ou moins directe. Sans lui, elles régressent fortement, voire pour certaines disparaissent. Les espèces anthropophiles et celles des milieux ouverts profiteraient de l’absence de l’Homme sur le temps court mais régresseraient par la suite. A l’inverse, les choses changeraient peu pour les espèces forestières dans un premier temps, mais elles sont largement « gagnantes » sur le long terme. Enfin, les espèces liées aux milieux humides profiteraient largement de la situation, après des décennies de destruction de leurs habitats.

Évolution probable des espèces animales dans une région désertée par l’Homme (B.E.T, 2018)

 

Si l’on réduit la biodiversité au nombre d’espèces présentes, il n’est pas certain qu’elle augmente beaucoup en l’absence de l’Homme, même sur le long terme. En effet, l’un des effets les plus marquants de l’action anthropique sur le milieu est d’y créer de l’hétérogénéité spatiale. Une grande et vieille forêt tempérée ne compte pas nécessairement plus d’espèces qu’un ensemble de même superficie comportant prairies de fauche, pâturages, bosquets, haies, fermes et village. En poussant le raisonnement encore plus loin, on pourrait considérer qu’un parc zoologique compte une biodiversité bien plus grande ! On voit donc ici les limites d’une biodiversité qui se limiterait à une comptabilité d’espèces, en négligeant la fonctionnalité et la résilience des écosystèmes. Selon la définition que l’on donne à la biodiversité, cette dernière atteindrait, en l’absence de l’Homme, un niveau plus ou moins élevé…

courbe biodiversité

Évolution dans le temps de la biodiversité, dans l’hypothèse d’un territoire sans Hommes à partir de l’année 0

 

 

Photos : Émilien Barussaud ; photo à la une : Aurélie Barussaud

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