Évaluer la mortalité des oiseaux et des chauve-souris liée aux éoliennes : un exercice difficile

L’évaluation de la mortalité provoquée par les éoliennes chez les oiseaux et les chiroptères se fait en recherchant les cadavres de ces animaux aux pieds des éoliennes, et ce à intervalle régulier.

La fréquence des relevés fait à peu près consensus : on estime généralement qu’un relevé par semaine est un minimum et qu’un relevé tous les 3 jours est une fréquence raisonnable. Concernant l’étendue de la zone à prospecter sous les éoliennes, un rayon de 50 à 60 mètres, soit une surface de plus ou moins 1 hectare, est suffisant.

En revanche, la prise en compte des biais de détectabilité et de disparition des cadavres est plus problématique. Dans beaucoup d’études, on cherche à calculer des taux de détectabilité et de disparition au moyen de leurres. Des cadavres – généralement de poussins – sont disposés dans la surface de prospection puis recherchés immédiatement après la pose pour évaluer l’efficacité de l’observateur (biais de détectabilité). Pour évaluer la probabilité qu’un cadavre soit emporté par un charognard ou enfoui par des insectes nécrophages (biais de disparition), on dispose à nouveau des cadavres, on attend une semaine (la période entre deux relevés) puis on passe récupérer les cadavres. Dans les deux cas, le taux permettant théoriquement de corriger le biais est égal au nombre de cadavres trouvés divisé par le nombre de cadavres disposés.

En théorie, cette méthode paraît appropriée. Mais, dans un environnement naturel ou semi-naturel, elle montre ses limites et pourrait même provoquer de nouveaux biais…

 

Taux de détectabilité :

Différentes études nous montrent que le taux de détectabilité, calculé d’après la méthodologie présentée ci-dessus, varie très fortement en fonction de la couverture végétale. On trouve dans la littérature scientifique des valeurs variant de 47% à 88 % pour les cadavres d’oiseaux et de 40% à 84% pour les chiroptères. Ajoutons que dans le cas de ronciers ou de boisements denses, la probabilité de découvrir un cadavre de petit animal est même quasiment nulle, à moins d’y passer un temps considérable (ou d’employer un chien). Or, la végétation présente dans notre rayon de 50 mètres évolue. Elle varie d’une parcelle à une autre, mais aussi dans le temps : croissance de la végétation, moisson, labours… Pour bien faire, il faudrait donc réaliser autant de tests que de types de surfaces susceptibles d’être rencontrées au cours de l’étude : différentes cultures (maïs, blé, prairie artificielle), chacune à différents stades de croissance, mais aussi jachère, chaumes, terre récemment labourée, etc. Pour un parc de quatre éoliennes par exemple, on peut estimer à une bonne dizaine le nombre de types de surfaces que l’on peut ainsi rencontrer sur une période de plusieurs semaines.

Ce qui signifie, pour le seul biais de détectabilité, une dizaine de tests à réaliser.

Ajoutons à cela que si plusieurs observateurs travaillent sur un même parc, leur efficacité dans un même type de milieu n’est pas nécessairement la même. De même, la luminosité joue un rôle dans la capacité de l’observateur à détecter les leurres.

plateforme d'éolienne

plateforme d'éolienne

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Ci-dessus : trois exemples parmi la grande diversité de types de surfaces que l’on peut trouver aux pieds des éoliennes (de haut en bas : pelouse rase, trèfle et chaume de blé).

 

Par ailleurs, si ces tests de détectabilité sont menés avec des leurres identiques, cela ne reflète pas du tout la variabilité des caractéristiques (taille, couleur, contraste) des espèces potentiellement présentes, qu’il s’agisse des oiseaux ou des chiroptères. Un cadavre du Buse variable est plus grand que celui d’une Alouette des champs ; le cadavre d’un oiseau très coloré se voit mieux que celui d’un oiseau terne, etc.

Donc, pour que le test soit valable, il faudrait reproduire au niveau des leurres, la diversité des caractéristiques des espèces potentiellement présentes. Avec des poussins de poule, ce n’est pas le cas.

Ci-dessus : un cadavre de Fauvette à tête noire, petit passereau au plumage discret. La probabilité de détecter son cadavre est-elle la même que pour une Mouette rieuse ou une Buse variable ?

 

Taux de disparition :

Étudions maintenant le test servant à calculer le taux de disparition des cadavres. On notera, comme pour le test de détectabilité, que les leurres – des cadavres de poussins, par exemple – peuvent difficilement reproduire les caractéristiques d’animaux sauvages, morts d’une collision avec l’éolienne. Mais il ne s’agit pas de la principale limite de cette méthode. En effet, le taux de disparition varie fortement, d’un parc à l’autre (voire d’une éolienne à l’autre ?) mais surtout d’une saison à l’autre. Ainsi, les taux de disparition les plus élevés sont fréquemment notés en hiver, saison à laquelle les charognards potentiels (renard, certains rapaces et corvidés) manquent de proies. Au fil des semaines – et particulièrement sur une étude qui dure plusieurs mois – le taux de disparition est donc susceptible de varier fortement. Il faudrait donc réaliser des tests sur différentes éoliennes (variabilité spatiale) à différentes périodes (variabilité temporelle) de l’étude.

Or, le simple fait de disposer des leurres (cadavres) autour de l’éolienne peut attirer et accoutumer les charognards, provoquant ainsi un nouveau biais dans l’étude !

Autre remarque : pour les espèces de taille moyenne ou grande, il arrive régulièrement que l’on ne retrouve au pied de l’éolienne qu’un cadavre très incomplet, voire une plumée, le reste ayant été emporté plus loin par un charognard. Dans ce cas, certes le cadavre a disparu, mais pas entièrement, ce qui complique encore la définition du taux de disparition ! En effet, ce cas ne se présente que pour les espèces d’une certaine taille (Buse variable, Mouette rieuse, Pigeon ramier…) et on ne peut bien entendu pas savoir a priori quelle est la proportion de ces oiseaux parmi les victimes potentielles d’une éolienne.

Conclusions :

En conclusion la méthode consistant à évaluer les taux de détectabilité et de disparition :

  • nécessite un très grand nombre de tests pour prendre en compte la variabilité spatiale et temporelle d’un milieu semi-naturel : le temps passé à réaliser les tests devrait largement dépasser le temps utilisé pour la recherche des « vrais » cadavres
  • présente une limite notable avec l’utilisation de leurres (cadavres de poussins) fort différents des cadavres des espèces potentiellement présentes, notamment des espèces de grandes tailles (rapaces, laridés…) qui représentent la majorité des victimes de collisions
  • induit un biais non-négligeable en attirant les charognards potentiels près des éoliennes

 

Propositions :

Compte-tenu des limites que l’on rencontre lorsque l’on cherche à évaluer les biais, il serait intéressant, d’un point de vue scientifique, de mener au moins une fois sur un parc éolien une étude dans laquelle on ne chercherait pas à corriger les biais mais à les supprimer. Cette méthode demanderait des moyens assez importants :

  • Pour supprimer le biais de détectabilité, il faudrait, dans un rayon d’un hectare autour de l’éolienne, rendre la surface totalement homogène. Par exemple, on pourrait labourer, tasser puis aplanir le sol, de manière à ce que les cadavres n’échappent pas à la vue de l’observateur.
  • Pour supprimer le biais de disparition des cadavres, on pourrait envisager la pose d’un grillage autour de la surface de recherche, afin d’empêcher la prédation par le renard, l’un des charognards les plus abondants de France (en moyenne un individu par km²). A défaut, on pourrait aussi tester un répulsif olfactif. La labourage puis le tassage du sol évoqués précédemment permettraient aussi de limiter l’activité des insectes nécrophages en leur rendant le milieu défavorable
  • Enfin, la pose d’un grand filet parallèle au sol sur la surface de prospection règlerait à la fois le problème de la détectabilité et celui de la prédation. Toutefois, un accès aux éoliennes doit toujours être maintenu et le filet ne pourrait pas s’étendre sur la totalité de la surface de prospection, cette dernière recouvrant notamment la plateforme de l’éolienne.

A défaut de ce couteux dispositif, une autre solution consiste à ne pas chercher une valeur exacte pour les taux de détectabilité et de disparition mais à utiliser, après avoir compilé les données disponibles dans la littérature scientifique, une large fourchette de valeurs pour les taux de détectabilité et de prédation. On obtiendra alors une fourchette de mortalité assez ample, par exemple : entre 0,5 et 1,3 oiseaux / éolienne / mois. L’avantage de cette méthode est de prendre en compte les connaissances scientifiques existantes et de proposer un ordre de grandeur réaliste de la mortalité, compte-tenu de la variabilité du milieu où est menée l’étude.

 

Ces réflexions m’ont été inspirées par mon expérience de terrain : suivi de la mortalité (oiseaux et chiroptères) sur sept parc éoliens de Bretagne, en application de l’arrêté ministériel du 26 août 2011 relatif aux installations de production d’énergie éolienne.

E. BARUSSAUD, septembre 2015

 

Toutes les images : E. Barussaud

 

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