Compensation écologique : mission impossible ?

Troisième étape et « ultime recours » de le démarche ERC (= éviter, réduire, compenser), la compensation écologique est censée équilibrer le bilan « biodiversité » d’un projet d’aménagement. Ce dernier – une route, une voie ferrée, une zone d’activité… – induit une perte de biodiversité : la mesures compensatoire doit produire un gain de biodiversité équivalent. C’est simple en théorie. En pratique, il en va tout autrement…

La biodiversité : de quoi parle-t-on ?

Selon l’article numéro 69 de la loi du 8 août 2016 pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages :

« Les mesures de compensation des atteintes à la biodiversité visent un objectif d’absence de perte nette, voire de gain de biodiversité. Elles doivent se traduire par une obligation de résultats et être effectives pendant toute la durée des atteintes. »

Le Lézard à deux raies : cette espèce est protégée, ainsi que ses habitats

Le terme « biodiversité » est assez vague : on peut dire, même si la définition est un peu restrictive, qu’il s’agit de l’ensemble des espèces animales et végétales présentes sur un site. Mais est-ce que toutes les espèces ont la même valeur ? Cela ne semble pas être le cas puisque, dans les faits, l’administration demande en priorité une compensation lorsque des espèces à fort enjeux de conservation sont concernées. Par exemple, une espèce figurant sur une liste rouge comme la Fauvette pitchou ou le Campagnol amphibie nécessitent des mesures particulières… Mais les autres ? Que faut-il faire des espèces qui ne sont pas protégées, comme la Tourterelle des bois ou la Vipère aspic ? Disons, pour résoudre ce premier problème, que l’on peut considérer que les espèces animales et végétales constituent des « cortèges » qui bénéficient dans leur ensemble des mesures de protection. Ainsi, la « création » d’une lande sèche « de compensation » permettra à la Fauvette pitchou de retrouver un habitat, mais bénéficiera aussi à la Vipère aspic, au Lézard à deux raies, au Bruant jaune, à des lépidoptères, coléoptères, plantes, etc.

Gain et perte : comment « chiffrer » la nature ?

Et voilà le second problème, autrement plus complexe. Chiffrer la « perte de biodiversité » liée à un aménagement est déjà un défi de taille : comment évaluer précisément l’impact direct, et surtout l’impact indirect, d’un projet sur une multitude d’espèces qui sont toutes en interaction les unes avec les autres ? Si je détruis une prairie à fleur, certains insectes disparaissent, entrainant la raréfaction ou la disparition des insectivores qui vivent dans les environs comme la Musaraigne, le Lézard des murailles ou le Tarier pâtre… qui sont eux-mêmes les proies de rapaces, lesquels peuvent donc être impactés bien qu’ils nichent loin du projet. Ceci n’est qu’un exemple pour illustrer la complexité d’un chiffrage des pertes. Peut-on sérieusement dire d’un projet : il va entrainer la disparition d’un couple de Fauvette pitchou, de 8 Tritons marbrés et de 47 Grand Capricornes ? Aucun scientifique et aucun modèle ne peut prédire l’évolution d’un écosystème et son adaptation à un changement. D’autant plus que nous sommes loin de connaître toutes les espèces animales, même sur un site de petite superficie. Prenons l’exemple des coléoptères : environ 10.000 espèces en France. Combien faudrait-il dépêcher d’entomologistes très spécialisés pour inventorier ces insectes de manière exhaustive ?

Ophrys abeille

Et que dire de la prévision du « gain de biodiversité » ? Une bonne connaissance des exigences écologiques des espèces permet de recréer des conditions favorables à leur installation. Mais cette dernière reste dépendante d’autres facteurs difficilement maitrisables : la capacité de dispersion (qui varie d’une espèce à l’autre), l’évolution de l’environnement dans lequel se situe la zone de compensation, la dynamique propre à chaque espèce… Par exemple : on peut bien mettre en place des mesures favorables au Bouvreuil pivoine sur un site donné, mais si sa population s’effondre à l’échelle régionale, le résultat ne sera sans doute pas au rendez-vous.

Ajoutons à cela que les milieux évoluent indépendamment des projets d’aménagement. Prenons un exemple simple : un projet de ZAC entraine la disparition d’une friche. Cette friche est un terrain abandonné depuis 10 ans où ont poussé ajoncs, genêts, petits bouleaux, saules, ainsi que des plantes à fleurs dont quelques orchidées… La Fauvette grisette, le Tarier pâtre, le Bruant jaune, le Lézard des murailles, la Coronelle lisse et tout un cortège d’insectes s’y sont installés… Mais ce milieu évolue. Les arbres se développent, interceptant de plus en plus de lumière. Bientôt les orchidées et les reptiles disparaissent. Encore quelques années et le site devient un boisement assez dense. La Fauvette grisette, le Tarier pâtre et le Bruant jaune ont disparu, laissant la place à la Fauvette à tête noire, à la Bouscarle de Cetti et à la Mésange charbonnière…

La friche : un milieu en constante évolution

Donc, qu’il s’agisse du site « impacté » ou du site « de compensation », qui peut dire comment il aurait évolué dans le temps, sans intervention humaine ? Les espèces impactées auraient-elles persisté sans le projet ? Le site « de compensation » n’aurait-il pas évolué vers une plus grande biodiversité sans aucune intervention ?

Autant de questions qui ne pourront donner lieu à des discussions interminables !

La solution : partir de zéro ?

Dès lors, comment être assuré d’obtenir un gain de biodiversité par la compensation ? La solution la plus simple – la seule ? – semble être de partir d’un site tellement dégradé, tellement pauvre en diversité animale et végétale, que l’on ne peut qu’améliorer sa situation. Certains préconisent de réaliser la compensation sur des surfaces totalement artificielles (du type ancien parking) ou dégradés par une agriculture intensive et que l’on rendrait en quelque sorte à la nature… L’idée est tentante de partir de zéro pour obtenir un fort gain de biodiversité. Mais concrètement, ces deux types de surfaces présentent chacune un inconvénient majeur :

Difficile d’acquérir une parcelle agricole pour de la compensation écologique…
  • pour les surfaces totalement artificialisées : par définition, elles se situent souvent en ville, tout du moins dans des secteurs largement artificialisés ; il y a donc peu de connexions avec des milieux naturels qui pourraient jouer un rôle de « source » pour la « reconquête de la biodiversité »
  • pour les zones d’agriculture intensive : elles sont très difficiles à acquérir ; on entre même en contradiction avec le principe de « compensation agricole », à moins d’arriver à conserver la vocation agricole du site tout en changeant le mode d’exploitation. C’est là une démarche de long terme qui impose des contraintes à l’agriculteur sur le long terme.

Mais alors, que faire ?

Si le concept de « compensation » est évoqué – et souvent critiqué – depuis longtemps, la loi de 2016 l’a mis sur le devant de la scène. En trois années, de multiples questions se sont posées autour de son bien-fondé, de son application et de ses résultats. Il est encore difficile d’y voir clair avec si peu de recul. Mais on peut déjà donner les conseils suivants à ceux qui utilisent la compensation écologique :

  • raisonner en termes de cortèges d’espèces : si telle ou telle espèce rare ou patrimoniale attire l’attention lors de l’étude d’impact, gardez à l’esprit que votre site de compensation va bénéficier à un ensemble d’espèces, peut-être même à des espèces inattendues
  • recherchez une zone de compensation d’un seul tenant : une zone de 2 hectares sera toujours plus « efficace » que quatre zones de 0,5 hectares chacune car plus résiliente et plus en adéquation avec les besoins des espèces (le domaine vital d’un petit oiseau est généralement de l’ordre de 1 à 5 ha)
  • recherchez un milieu banal avec une végétation peu développée ou très homogène, par exemple une prairie mésophile eutrophe ou sur-pâturée…
  • il n’est pas nécessaire de tout bouleverser pour obtenir un gain de biodiversité : dès lors que vous avez un sol qui n’est pas bétonné, vous pouvez vous appuyer sur la dynamique naturelle de la végétation en l’accompagnant par des mesures simples ; vous pouvez favoriser cette dynamique de fermeture (boisement) ou au contraire la stabiliser au stade qui vous convient : prairie, lande basse, lande dense…
  • inspirez vous des principes de la permaculture : voir notre article à ce propos
  • faites impérativement un « état zéro » avant de travailler sur votre zone de compensation : sinon, il vous sera impossible de prouver votre gain de biodiversité. On pourra en outre vous reprocher d’avoir impacté des espèces qui étaient déjà présentes sur site avant votre intervention…
  • pensez au suivi de votre site : il vous permettra de prouver la qualité de votre démarche, mais aussi de faire les ajustements nécessaires dans sa gestion

Photos : Émilien Barussaud

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