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Coléoptères : la grande inconnue

On estime autour d’un million le nombre d’espèces d’insectes actuellement connues dans le monde. La classe des coléoptères en représenterait à elle seule environ un tiers (330.000 à 370.000). En France métropolitaine, le nombre d’espèces de coléoptères serait d’environ 10.000. Malgré cette extraordinaire diversité, ou peut-être à cause d’elle, les coléoptères demeurent mal connus et très peu protégés.

Un autre ordre de grandeur

La connaissance des coléoptères présente plusieurs difficultés. Premièrement, le nombre d’espèces (10.000 en France métropolitaine) est considérable. A titre d’exemple, le nombre d’espèces d’oiseaux en France métropolitaine est actuellement de 568 dont 284 nicheuses, c’est environ 20 fois moins. Un ornithologue peut, après quelques années de pratique, reconnaître la quasi-totalité des espèces françaises. Pour les coléoptères, il en va tout autrement. C’est à l’intérieur de chaque famille que l’on trouve plusieurs centaines d’espèces : chez les Cerambycidés (famille du Grand Capricorne), chez les Carabidés (famille des carabes), chez les Coccinellidés, etc. Il est pour ainsi dire impossible de trouver un naturaliste spécialiste de l’ensemble des coléoptères, voire même d’une famille complète.

Il en va de même pour les guides d’identification : si un « guide ornitho » de 500 pages est suffisant pour traiter de toutes les espèces de France, le guide Delachaux des coléoptères d’Europe (V. Albouy et D. Richard) présente 800 espèces… parmi les 20.000 connues en Europe. Autre exemple : la remarquables « Clé de détermination des Carabidés » (J-L Roger, O.Jambon et G.Bouger) comporte 256 pages pour traiter de manière exhaustive des seuls carabidés des paysages agricoles du Nord Ouest de la France.

La Cétoine dorée (Cetonia aurata) un des coléoptères commun et facile à observer (photo : E.Barussaud, 2020)

Des déterminations complexes

Poecilus cupreus fait partie des petits carabes dont la détermination n’est pas évidente… (photo : E.Barussaud, 2020)

Si le dernier ouvrage cité ci-dessus comporte autant de pages, ce n’est pas uniquement en raison du grand nombre d’espèces (en l’occurrence, 165) mais aussi en raison de la précision nécessaire à l’identification. En effet, beaucoup d’espèces se ressemblent fortement et une étude attentive de multiples critères est nécessaire pour parvenir à un diagnostic valable. Citons, entre autres : la pubescence des antennes, la forme et la ponctuation du pronotum, les stries et la ponctuation des élytres, la couleur des pattes, la pilosité, etc. Ainsi, l’identification des coléoptères n’est pas du tout intuitive comme celle des oiseaux mais nécessite de passer en revue une longue série de caractères diagnostics. Ce travail minutieux peut d’ailleurs faire penser à la botanique : observation de détails invisibles à l’œil nu, utilisation de clés d’identification… Autrefois, on collectait systématiquement les individus pour les identifier et les conserver. Aujourd’hui, la macro-photographie remplace souvent les collections d’insectes épinglés.

Peu de données pour tant d’espèces !

Conséquence de la grande diversité d’espèces plus ou moins semblables : la quantité de données disponibles pour la plupart des coléoptères est très faible. Comparées aux données oiseaux, les données coléoptères paraissent même marginales.

Pour se faire une idée, on peut comparer le nombre de données transmises sur le portail de sciences participatives Faune-France :

  • Merle noir (premier oiseau en nombre de données) : 940.000 données
  • Pinson des arbres : 911.000
  • Mésange charbonnière : 844.000
  • Faucon crécerelle : 330.000
  • Chevreuil européen (premier mammifère) : 118.000
  • Lézard des murailles (premier reptile) : 87.000
  • Citron (premier lépidoptère) : 70.000 données
  • Coccinelle à 7 points (premier coléoptère) : 6.700 données
  • Vipère aspic (reptile discret et en régression) : 4.500 données
  • Chevêchette d’Europe (un des oiseaux les plus discrets et les plus rares) : 3.100 données
  • Cétoine dorée (coléoptère très commun) : 2.900 données
  • Morime rugueux (coléoptère peu commun mais grand et facilement identifiable) : 211 données
  • Poécile cuivré (petit coléoptère plus difficile à identifier) : 94 données

Ou encore sur le site de l’INPN (Inventaire National du Patrimoine Naturel) :

  • Merle noir : 371.000 données sur la répartition
  • Lézard des murailles : 61.800 données
  • Chevêchette d’Europe (un des oiseaux les plus discrets et les plus rares de France) : 3.300 données
  • Cicindèle champêtre (coléoptère commun) : 1.633 données
  • Desman des Pyrénées (mammifère aquatique très rare, endémique des Pyrénées) : 865 données
  • Féronie commune (coléoptère commun) : 443 données

Ainsi, les espèces de coléoptères les plus communes et les plus faciles à identifier récoltent à peu près autant de témoignages que les espèces d’oiseaux les plus rares et les plus discrètes ! Le rapport entre le volume de données « coléoptères » et volume de données « oiseaux » doit être, selon les sources, de 1 pour 100 à 1 pour 500. Si l’on se rappelle que les coléoptères comptent 20 fois plus d’espèces que les oiseaux, on se rend compte du travail considérable à fournir pour dresser un atlas complet des coléoptères de France. Sans parler d’une hypothétique évaluation de leur état de conservation.

Malgré ses couleurs remarquables, la Drypte dentée (Drypta dentata) passe facilement inaperçue : seulement 206 données sur l’INPN ! (photo : E.Barussaud, 2020)

Seulement 10 espèces protégées sur 10.000…

Si la connaissance des coléoptères est lacunaire, que dire de leur protection légale ? En France, seules 10 espèces sont protégées, parmi lesquelles de Grand Capricorne. On peut avancer comme explication le manque de données sur l’état de conservation des espèces. Contrairement aux vertébrés (oiseaux, reptiles, batraciens, mammifères), les coléoptères n’ont pas de « Liste rouge » nationale. On peut aussi invoquer le caractère « ravageur » de certaines espèces qui ne plaide guère pour leur protection (doryphores et hannetons pour les cultures, Grand Capricorne et autres xylophages pour les arbres)… Mais à l’inverse beaucoup d’espèces jouent un rôle très positif dans les champs et les jardins : carabes auxiliaires des cultures, coccinelles dévoreuses de pucerons, espèces pollinisatrices, etc.

Oedemera nobilis : un petit coléoptère facile à observer sur les fleurs du jardin (photo : E.Barussaud, 2019)

Comme de nombreux autres insectes, les coléoptères semblent en déclin et l’époque des hannetonnages semble bien révolue. Les champs arrosés de pesticides et les boisements trop « nettoyés » de leur bois mort sont, de toute évidence, moins favorables qu’autrefois. Toutefois, une recherche attentive dans des secteurs restés un tant soit peu « naturels » (haies, prairies, lisières, jardins) permet de découvrir une diversité d’espèce insoupçonnée. La prise en compte de ces espèces commençant par une meilleure connaissance, nous proposons ci-dessous quelques liens pour se former à la reconnaissance des coléoptères :

Le Monde des insectes : un forum pour discuter avec des entomologistes de haut niveau + des galeries de photos

Les incontournables « pages entomologiques » d’André Lequet, magnifiquement rédigées et illustrées !

Quel est cet animal ? Un site pour vous aider à identifier vos trouvailles, avec plus de 100 fiches sur les coléoptères

Les Carnets Nature de Jessica, avec de magnifiques photos et des critères d’identification !


Photo à la une : Cicindèle champêtre (Cicindela campestris), photo : E.Barussaud, 2020