loutre

L’indice « FAR » pour estimer l’état de conservation d’une espèce

L’état de conservation d’une espèce animale sur un territoire donné est toujours difficile à évaluer avec précision. Cet exercice est pourtant nécessaire, notamment pour établir des « listes rouges » à l’échelle européenne, nationale ou régionale, comme le fait l’UICN. Nous proposons ici un indice simple à calculer, basé sur les cartes de répartition, et qui peut s’appliquer à différentes échelles.

Un indice de fragmentation de l’aire de répartition

Lorsque l’on cherche à connaître l’état de conservation d’une espèce animale, la première chose qui vient à l’esprit est de regarder l’évolution de ses effectifs au cours du temps. Or, cette méthode quantitative demande un travail de terrain considérable, à l’instar du programme STOC (Suivi Temporel des Oiseaux Communs) mené en France depuis une trentaine d’années. Il est utopique d’espérer obtenir des évaluations semblables pour toutes les espèces animales, par exemple pour les reptiles (très discrets) ou pour les insectes dont le nombre d’espèces est bien trop élevé par rapport au faible nombre d’entomologistes disponibles sur le terrain. Par ailleurs, les effectifs d’une espèce peuvent connaître des variations interannuelles très importantes, difficiles à interpréter. Nous avons donc cherché une alternative.

Le Râle des genêts, une espèce menacée

Nous sommes partis d’un constat simple : les espèces menacées ont une aire de répartition fragmentée. La fragmentation de l’aire de répartition semble d’ailleurs être à la fois une cause et une conséquence du déclin d’une espèce. C’est un fait connu en écologie du paysage : une population est d’autant plus fragile qu’elle occupe un habitat petit et isolé. A l’échelle régionale ou nationale, une espèce en déclin commence souvent par disparaître des secteurs les moins favorables (en termes de climat et d’habitats), ce qui se traduit par des « trous » de plus en plus importants dans l’aire de répartition. Puis l’espèce ne se maintient plus que dans des « bastions » qui sont souvent des régions plus naturelles, mieux préservées. C’est le cas de l’Alouette calandre en plaine de Crau, du Râle des genêts dans les basses vallées angevines, du Grand Hamster en Alsace, etc. Les espèces dont les populations se portent bien ont, à l’inverse, tendance à « combler les trous » de leur aire de répartition en occupant même des milieux peu favorables. C’est le cas par exemple du Pic noir : jadis confiné dans les vastes forêts de l’Est du pays, il a progressivement colonisé l’ensemble de la France, s’installant jusque dans les parcs en milieu urbain ou les petits bois en milieu bocager.

L’indice FAR : un outil qui éclaire !

Notre indice se base sur les cartes de répartition à mailles déca-kilométriques (10 x 10 km), échelle de restitution de la grande majorité des atlas. Plus il y a de mailles occupées contiguës, plus notre indice augmente et plus l’état de conservation est bon. Plus les mailles de présence sont isolées entre des mailles non-occupées, plus l’indice diminue, traduisant un mauvais état de conservation.

L’indice FAR peut être calculé à l’échelle d’un département, d’une région ou d’un pays. C’est ici un point très positif car une espèce peut être menacée localement sans l’être nécessairement à l’échelle nationale. L’indice varie entre 0 et l’infini. Proche de 0, l’état de conservation est mauvais. Plus il augmente, plus l’état de conservation est satisfaisant. Voyons quelques exemples.

Voici quatre exemples fictifs de répartitions d’espèces. Nous n’avons pour l’instant pas fait varier la part de territoire occupée (en l’occurrence 15 %) mais uniquement la répartition spatiale des mailles « occupées ». Nous allons voir comment varie notre indice :

En haut à gauche, l’espèce a une aire de répartition continue. Bien que cette aire soit de superficie réduite, elle comporte beaucoup de maille contiguës, ce qui permet des déplacements d’individus et la survie de la population. L’indice FAR vaut 2,36. En haut à droite, la répartition est plus morcelée ; il reste toutefois deux ensembles assez compacts. L’indice descend à 0,53. En bas à gauche puis en bas à droite, la fragmentation augmente encore et l’indice approche de 0.

L’un des avantages de cet indice est donc qu’il varie indépendamment de la superficie de l’aire de répartition. Par exemple, si une espèce n’est présente, à l’échelle nationale, que dans les Alpes, cela ne signifie pas forcément qu’il s’agit d’une espèce « menacée », mais avant tout d’une espèce… alpine ! De même, l’indice n’est pas particulièrement faible pour une espèce strictement littorale, dès lors que la répartition est à peu près continue le long de ce littoral.

Voici les seuils que l’on peut retenir :

  • les espèces pour lesquelles l’indice est > 2 ne sont pas en danger
  • les espèces pour lesquelles l’indice est compris entre 1 et 2 sont à surveiller
  • entre 0,5 et 1 les espèces paraissent vulnérables
  • en-dessous de 0,5 les espèces sont en danger
  • une valeur de 0 indique une disparition imminente car les noyaux de population subsistant sont totalement isolés

Pour les espèces très communes, la valeur de l’indice augmente rapidement : celles qui seraient présentes sur la totalité des mailles d’un atlas auraient, théoriquement, un indice infini… Dans la pratique, pour les espèces les plus communes (Pinson des arbres, Piéride du Chou, Renard roux…) l’indice peut tourner autour de 20, 50 ou même 100. Au-delà de 5, la valeur exacte n’a guère d’intérêt. Notons enfin que l’indice FAR – on l’aura compris – ne suit pas une progression linéaire. Par conséquent, une espèce dont l’indice est de 10 ne se porte pas « deux fois mieux » qu’une espèce dont l’indice est de 5.

L’indice FAR en pratique : quelques études de cas

Nous avons calculé la valeur de notre indice FAR pour quelques espèces, à l’échelle de la région Bretagne (administrative) d’après les atlas récents dont nous disposons (mammifères, oiseaux…) . Nous comparons le statut de l’espèce sur la liste rouge régionale et le statut d’après notre indice FAR (voir seuils ci-dessus).

Castor d’Europe (mammifère) : indice FAR de 0,75 en Bretagne. L’espèce est considérée comme « en danger » en Bretagne d’après la liste rouge mais notre indice donne un résultat moins pessimiste puisque nous sommes, entre 0,5 et 1, dans la catégorie « vulnérable ». Le Castor d’Europe semble d’ailleurs plutôt dans une dynamique d’expansion et de reconquête…

Loutre d’Europe (mammifère) : indice FAR de 10 en Bretagne. Après une régression spectaculaire dans les années 1950 à 1980, cette espèce progresse fortement depuis maintenant une trentaine d’années. Au point qu’elle n’est désormais plus considérée comme menacée en Bretagne, ni à l’échelle nationale. L’indice FAR, élevé, traduit bien cette bonne santé actuelle des populations.

Alouette lulu (oiseau) : indice FAR de 2,2 en Bretagne. L’espèce est considérée comme « préoccupation mineure » en Bretagne. Notre indice est en accord avec cette appréciation. Il signale toutefois que l’espèce est proche du seuil des espèces « à surveiller ».

Bruant proyer (oiseau) : indice FAR de 0,43 en Bretagne. L’espèce est considérée comme « en danger » en Bretagne. Notre indice est en accord avec ce statut « en danger ».

Fauvette pitchou (oiseau) : indice FAR de 0,85 en Bretagne. L’espèce est considérée comme « préoccupation mineure » en Bretagne. En revanche, notre indice classe cette Fauvette parmi les espèces « vulnérables », ce qui n’est pas illogique quand on sait qu’elle est, d’une part inféodée aux landes à ajoncs et d’autre part considérée comme « en danger » à l’échelle nationale.

Gorgebleue à miroir (oiseau) : indice FAR de 1,35 en Bretagne. L’espèce est considérée comme « vulnérable » en Bretagne. Notre indice la classe un cran au-dessus, dans les espèces « à surveiller ».

Nous avons également testé l’indice FAR pour des papillons, d’après le récent Atlas des papillons diurnes de Bretagne :

Sylvain azuré : indice FAR de 0,79 en Bretagne. L’espèce est considérée comme « rare » dans l’atlas. Elle est « vulnérable » d’après notre indice.

Hespérie des Sanguisorbes : indice FAR de 0,27 en Bretagne. L’espèce est considérée comme « très rare » dans l’atlas. Elle est « en danger » d’après notre indice.

Gazé : indice FAR de 1,52 en Bretagne.  Elle est « à surveiller » d’après cet indice, ce qui coïncide avec les inquiétudes émises par les auteurs de l’atlas concernant les perspectives régionales de cette espèce encore « assez commune ».

Azuré des mouillères : indice FAR de 0,16 en Bretagne pour cette espèce rare et protégée qui, d’après les auteurs de l’atlas, « pourrait rapidement disparaître de la région si on ne se préoccupe pas urgemment et activement de restaurer des milieux favorables« . Notre indice, proche de 0, montre bien à quel point l’espèce est en danger.

En conclusion

Notre indice FAR permet d’établir, à une échelle donnée (nationale, régionale ou départementale), une estimation rapide de l’état de conservation d’une espèce. Il se base sur le principe que les espèces sont d’autant plus en danger que leur aire de répartition est petite et fragmentée. Il nécessite un protocole moins lourd qu’un suivi temporel mais doit impérativement se baser sur des atlas fiables, dans lesquels chaque maille (10×10 km) a été correctement prospectée.

Les tests réalisés jusqu’ici donnent des résultats cohérents. Certains cas particuliers, comme les oiseaux coloniaux (hérons, aigrettes, spatules…) peuvent de toute évidence poser problème mais il s’agit là d’espèces faisant généralement l’objet de comptages exhaustifs et réguliers sur leurs sites de nidification. Notre indice FAR est en revanche utile pour donner une idée de l’état de conservation d’espèces pour lesquelles on ne dispose pas de suivi temporel à l’échelle voulue.

Nous travaillons encore sur cet indice, notamment sur la définition des seuils. Vous pouvez nous contacter pour plus d’informations sur cet indice ou pour apporter vos suggestions !

Photos : Loutre – Peter Trimming  ;  Râle des genêts – Ron Knight

2 réponses
  1. GUYOT Matthieu
    GUYOT Matthieu dit :

    Bonjour,

    Est il possible d’avoir des informations sur les méthodes de calculs de votre indice, qui peut être intéressant à mettre en place dans le cas d’étude de création de route sur des grands territoire

    Répondre
    • Emilien Barussaud
      Emilien Barussaud dit :

      Bonjour,
      Notre indice est encore en phase de test. Si vous le souhaitez, vous pouvez nous envoyer les cartes de répartition de quelques espèces que vous voulez tester. Nous ferions le calcul puis nous pourrions discuter ensemble des résultats. Cela nous aiderait aussi à voir comment peut s’appliquer notre indice sur une étude concrète. A votre disposition pour en discuter.

      Répondre

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